Présentation
Isabelle HAUTBOUT & Marie-Françoise MELMOUX-MONTAUBIN
Université de Picardie Jules Verne, CERR / CERCLL
ALFRED DE VIGNY ROMANCIER :
EXPLORATIONS CRITIQUES
déjà, son œuvre, comme si elle avait livré tous ses secrets, ne sollicite plus l’imagination du public1
L’oubli d’Alfred de Vigny, que constate Maurice Roche en 1948, semble tôt devenu un lieu commun. On se souvient, en particulier, que l’article de Sainte-Beuve, « Dix ans après en littérature », paru dans la Revue des deux mondes du 1er mars 1840, omettait de citer « l’auteur [qui] se mit en marche bien jeune, mais le premier » 2, blessant profondément l’ancien ami3. La raison de ce délaissement ne tient cependant pas seulement à ce qu’il est convenu d’appeler la brièveté de la carrière littéraire de Vigny. Certes, l’année 1835, avec la parution de Servitude et grandeur militaires, voit la dernière publication d’un volume inédit du vivant de l’auteur, moins de dix ans après les premiers succès des Poèmes antiques et modernes et de Cinq-Mars4. L’explication est pourtant insuffisante : la brièveté même de la carrière de Rimbaud, quelques décennies plus tard, suscita au contraire un intérêt qui ne s’est jamais démenti. Aussi convient-il plutôt d’interroger la pertinence des approches critiques dont Vigny a longtemps fait l’objet. Il est en effet possible que l’image de « poète philosophe »5, que Vigny a largement contribué à forger6, ait durablement dissuadé les commentateurs de s’intéresser à son écriture. Elle fut ainsi souvent négligée, tout juste considérée comme servant – assez médiocrement qui plus est – une pensée supérieure. Dès 1896, M. P. Morillot, en offre un exemple certes caricatural, mais révélateur :
Ses œuvres, à les juger par le dehors, sont toutes assez contestables : Cinq-Mars qui devait réconcilier le roman et l’histoire les a plutôt brouillés pour toujours ; Stello est une rhapsodie passablement prétentieuse ; Grandeur et servitude n’est guère qu’une suite de nouvelles mal cousues ; Chatterton, un drame vieux jeu ; les Poèmes et les Destinées manquent de souffle et de couleur. […] C’est par le dedans, par l’esprit, que tout cela vaut.7
Sans partager les mêmes positions, Ivanca M. Popova, se proposant d’étudier en 1937 « l’originalité de l’œuvre d’Alfred de Vigny »8, n’en délaisse pas moins l’aspect formel pour synthétiser les idées majeures. Cette occultation caractérise encore l’étude que Pierre-Georges Castex consacre à Stello, malgré le constat initial de l’étonnante influence de Sterne dans une œuvre d’intention grave9. Il est pourtant difficile de considérer Vigny comme un véritable philosophe ; John Porter Houston préfère voir en lui un moraliste10. De fait, Vigny ne construit pas une pensée exceptionnelle qui autoriserait des interprétations inépuisables ; d’où l’essoufflement rapide d’un intérêt porté exclusivement à ses idées.
Comment du reste réduire une œuvre à l’idéologie qu’elle affiche ou aux positions défendues par son auteur ? Henri Mitterand souligne la vanité de cette méthode, lorsqu’il reproche à Lukács sa lecture d’un Balzac certes royaliste et catholique mais travaillant, dans ses romans, pour la République, comme sut bien le voir Zola. Sa conclusion sans concession pourrait sans doute frapper bien des études sur Vigny :
On voit alors ce qu’ont de fallacieux, d’équivoque, des sujets de recherche ou des titres d’ouvrage comme « Les idées politiques d’Untel » : ses idées politiques dans quoi ?11
En privilégiant la pensée du poète philosophe, toute une tradition de la critique vignyenne a ainsi eu tendance à niveler la variété de ses créations, les ramenant à un ensemble d’idées inlassablement déclinées. Il s’avère donc indispensable de reconsidérer aujourd’hui l’importance du penseur et d’apprécier la singularité littéraire des œuvres de Vigny. L’académicien en rappelait d’ailleurs la nécessité, jugeant les éloges de Regnard qui concouraient pour le prix d’éloquence en 1849 :
Dans le jugement porté sur un Poète, c’est quelque chose que la Poésie. Or, j’ai vu avec étonnement qu’aucun des concurrents ne s’est avisé d’en dire un mot et d’examiner, d’analyser, d’apprécier le style12.
Plusieurs chercheurs ont déjà engagé un changement d’approche. Dans sa préface à Servitude et grandeur militaires, François Germain avertit ainsi, en 1965 : « Une œuvre de Vigny, en dépit des apparences, n’obéit pas à la logique d’une démonstration, et rien ne ressemble moins à un traité. »13 H. F. Majewski déplore quant à lui :
Not enough attention has been paid to the interesting variety of narrative techniques employed by Vigny in the writing of Stello, to the complexity of point of view, and especially to the dialectical structure underlying its composition.14
Mais ce renouveau critique, quoique suggéré à propos des romans, s’y applique encore trop peu, du moins si l’on en juge d’après les ouvrages collectifs publiés ces trente dernières années : qu’ils mettent en avant une variété de sujets d’étude15 ou se consacrent au dramaturge16 et à ses recueils poétiques17, ils ne s’attardent guère sur les romans de Vigny. Plus encore, ce versant semble le moins apprécié, comme en témoigne la présentation de l’auteur que James Doolittle destine au public anglophone :
Stello and Daphné both are experiments ; both, despite the publication of the former, are unfinished ; both may be called abortive. They serve, along with Vigny’s prose (excepting Servitude) to show that it is in verse that he is truly a master.18
Ce désintérêt, cause et conséquence de regrettables lacunes critiques, n’est pas justifié. C’est pourquoi il nous a semblé opportun que le Centre d’Études du Roman et du Romanesque de l’Université de Picardie Jules Verne19 réunisse des chercheurs autour d’un Alfred de Vigny romancier20, dans une double perspective : engager de nouvelles lectures des romans de Vigny, attentives à l’inventivité générique qu’ils déploient pour faire sens, et, ce faisant, mettre en évidence la richesse de l’éclairage que l’œuvre de ce créateur polygraphe, qui a constamment médité sur sa propre pratique, peut apporter sur les notions si complexes de roman et de romanesque.
Il convenait de revenir d’abord sur les représentations de Vigny, telles que le XIXe siècle nous les a transmises, influant profondément sur la réception de l’écrivain : Jacques-Philippe Saint-Gérand les étudie en sondant les dictionnaires de l’époque, dictionnaires de langue, aussi bien qu’encyclopédies. Il dégage ainsi les constantes sur lesquelles se sont fondées maintes études posthumes.
Après cette indispensable entrée en matière, la première partie de l’ouvrage aborde l’écriture du roman à travers deux ensembles d’analyses articulées sur la genèse des romans de Vigny et la première réalisation que constitue Cinq-Mars. Lise Sabourin analyse l’incessante quête vignyenne de formes neuves, porteuses d’idées. Esprit exigeant, qui n’aime que les « tours de force », critique pertinent du roman contemporain, Vigny inventa la formule d’un roman philosophique de structure triangulaire, à partir de laquelle il allait engager une multitude de projets ; si leur ampleur le dépassa, elle n’en illustre pas moins son refus des recettes toute faites. Se plongeant dans les manuscrits, André Jarry confirme cette souplesse de l’écrivain. Il insiste surtout sur l’accueil que l’auteur sait réserver, dans la rédaction de chacun de ses romans, aux surprises de l’écriture. Cette dynamique particulière au romancier est révélée par l’analyse de quelques cas précis d’innovations inattendues ou de reprises d’idées en sommeil.
Aude Déruelle et Christine Marcandier poursuivent cette étude des projets romanesques et de leur réalisation en s’intéressant plus particulièrement au premier roman de Vigny et en revenant plus précisément aux ambitions que nourrit l’auteur pour le genre hybride du roman historique. Aude Déruelle décèle dans Cinq-Mars une herméneutique de la réception, révélatrice d’une lecture de l’histoire à la lumière du présent. Le romancier ne livre donc pas seulement un tableau vivant mais aussi une analyse du passé. Christine Marcandier rejoint ces analyses en se penchant sur le personnage de Richelieu, emblématique, selon elle, du roman historique tel que le conçoit Vigny : moteur de l’action, revêtu d’identités et de significations multiples, cet homme au pouvoir absolu fait l’objet d’une réécriture engagée de l’histoire, aux antipodes de l’hagiographie des héros nationaux.
Ainsi s’achève le premier ensemble de contributions. Soulignant la dynamique de l’écriture et l’originalité des formes romanesques qui en découlent, il conduit tout naturellement à prolonger l’étude sur les « frontières du romanesque vignyen », que la seconde partie de l’ouvrage se propose d’explorer. Frontières multiples, du roman et de la nouvelle, de l’épopée, du théâtre, qui nous invitent à réfléchir sur la nature et la définition même du « romanesque ».
Servitude et grandeur militaires apparaît d’abord au centre du débat. Thierry Ozwald souligne le caractère hybride, voire incohérent du texte, sous lequel il suggère cependant la possibilité de découvrir un roman familial qui en assurerait l’unité minimale, par-delà l’éclatement des « nouvelles ». Odile Gannier fait quant à elle référence aux romans maritimes de l’époque pour interroger la singularité de l’œuvre et l’éclairer d’un jour nouveau.
Servitude et grandeur militaires retient également l’attention d’Étienne Kern, qui revient sur le qualificatif d’ « épique » que le poète se plaît à accoler à ses romans et s’efforce, à partir de là, de préciser le sens de l’épopée chez Vigny : il montre un écrivain entre fascination et désillusion, qui, s’il démystifie l’héroïsme guerrier, n’en est pas moins désireux de chanter la grandeur morale et intellectuelle, donnant ainsi naissance à une épopée de l’idée, dans laquelle on peut saisir l’influence de Ballanche. Inscrivant le roman dans une filiation prestigieuse propre à asseoir sa légitimité, Vigny en exploite, de plus, certains traits dans son drame de La Maréchale d’Ancre, dont Sylvain Ledda entreprend de montrer la dynamique romanesque, soulignant comment l’importance accordée aux émotions ainsi que le traitement du temps correspondent aux principes de la vérité dans l’art par lesquels Vigny justifie sa pratique du roman historique.
Au-delà de ces rencontres génériques, c’est peut-être l’œuvre posthume et inachevée de Daphné qui interroge le plus la notion de romanesque, comme le souligne Patrick Berthier. Dans le dernier article de cette section, il confronte de manière décisive Vigny à Balzac, archétype du romancier, et montre que Vigny, s’il semble loin des normes romanesques contemporaines, rejoint cependant l’essentiel de la réflexion balzacienne sur le roman : les appeaux de la fiction ne se justifient qu’en recouvrant des méditations philosophiques voire mystiques.
Il eût cependant été impossible de ne pas revenir, avant de fermer ce volume, sur le travail de réception auquel invitent les romans de Vigny. Isabelle Hautbout, en conclusion, insiste sur la quête herméneutique qu’ils sollicitent, en analysant les dispositifs qui encouragent la réflexion critique d’un lecteur actif.
Ce sont de telles lectures que ce volume espère susciter, après avoir illustré de quelques analyses la richesse de ce champ d’exploration des ambitions, des formes et des frontières du romanesque que constituent les romans d’Alfred de Vigny.
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1 Maurice Roche, Alfred de Vigny et l’ésotérisme, Blois, Jardin de la France, 1948, p. 7.
2 Alfred de Vigny, préface des Poèmes antiques et modernes, datée d’août 1837, Œuvres complètes, t. I, p. 5.
3 Cf. Correspondance, 4, p. 169-170, notamment.
4 Cf. François Germain, « Chronologie de la vie de Vigny », Œuvres complètes, t. I.
5 Cf. notamment Louis Dorison, Alfred de Vigny, poète philosophe, Paris, Armand Colin, 1892.
6 Les Destinées sont aussi appelées « poèmes philosophiques », dans la continuité de la préface des Poèmes antiques et modernes (« une pensée philosophique est mise en scène sous une forme Épique ou Dramatique », Œuvres complètes, t. I, p. 5) ; l’avant-propos de La Maréchale d’Ancre proclame encore : « si l’art est une fable, il doit être une fable philosophique » (ibid., p. 625).
7 M.P. Morillot, « Alfred de Vigny », Annales de l’université de Grenoble, tome VIII, n° 1, 1896, Paris – Grenoble, Gauthier-Villars – Allier, p. 311-312.
8 Ivanca M. Popova, L’originalité de l’œuvre d’Alfred de Vigny, Toulouse, Imprimerie du Sud-Ouest,1937.
9 Pierre-Georges Castex, Vigny. Stello. Servitude et grandeur militaires, C.D.U. (« Les cours de la Sorbonne »), 1963, p 7. Le plan d’étude ensuite adopté est le suivant : I. La valeur des exemples, II. Le problème de la condition du poète, III. Le problème de l’engagement du poète, IV. Philosophie du pouvoir politique.
10 John Porter Houston, The Demonic Imagination. Style and Theme in French Romantic Poetry, Baton Rouge, Louisiana State University Press, 1969, p. 73.
11 Henri Mitterand, « Le Discours préfaciel », in G. Falconer & H. Mitterand (dir.), La Lecture sociocritique du texte romanesque, Toronto, Samuel Stevens, Hakkert & Company, 1975, p. 12.
12 A. de Vigny, Papiers académiques inédits, éd. Lise Sabourin, Paris, Champion, 1998, p. 102 (7 avril 1849).
13 F. Germain, préface à son édition de Servitude et grandeur militaires, Paris, Garnier, 1965, p. I.
14 H. F. Majewski, Paradigm and Parody. Images of Creativity in French Romanticism. Vigny, Hugo, Balzac, Gautier, Musset, University Press of Virginia, Charlottesville, 1989, p. 25 (chapitre II: Alfred de Vigny : The Consultations of the Docteur Noir – Stello and Les Destinées – from Alienation to Renascence).
15 Cf. Cahiers de l’Association Internationale des Études Françaises n° 45, Paris, Belles Lettres, mai 1993 ; Jérôme Thélot (dir.), Vigny : Romantisme et vérité (actes de la journée d’étude du Centre d’Études Romantiques et Dix-neuviémistes de l’Université de Montpellier tenue le 5 décembre 1996), Mont-de-Marsan, éditions InterUniversitaires, septembre 1997 ; Vigny connu, méconnu, inconnu, Revue d’Histoire Littéraire de La France, PUF, mai-juin 1998 ; Yolande Legrand (dir.), Des « Lumières » à la « nuit des profondeurs », mélanges à la mémoire de Pierre Flottes, Eidôlon n° 53, Bordeaux, 1999.
16 Cf. Y. Legrand (dir.), Alfred de Vigny : Un souffle dramatique (actes du colloque national organisé par l’A.R.D.U.A. à Bordeaux les 25 et 26 avril 1997), EIDÔLON n° 51, Bordeaux, L.A.P.R.I.L., 1998.
17 Cf. Relire Les Destinées d’Alfred de Vigny (actes du colloque de la Société des Études Romantiques et Dix-neuviémistes tenu à la Sorbonne le 15 décembre 1979), Paris, CDU-SEDES, 1980 ; Poèmes antiques et modernes d’Alfred de Vigny, Séminaires d’analyse textuelle, seconde série, 2004, Bologne, CLUEB.
18 James Doolittle, Alfred de Vigny, New-York, Twayne, 1967, p. 84.
19 Équipe intégrée du Centre d’Études des Relations et Contacts Linguistiques et Littéraires.
20 À l’occasion d’un colloque tenu à Amiens les 9 et 10 octobre 2009, dont nous publions ici les actes.