Luc Ruiz, « Une histoire d’encyclopédie dans une encyclopédie d’histoires »
Article paru, mais sans les notes, dans Romanesque et Encyclopédie, Presses universitaires de Valenciennes, « Lez Valenciennes », n° 43, 2010
(actes de la Journée d’étude « Écriture romanesque, écriture encyclopédique », 16 mars 2006, Université de Valenciennes), p. 49-58
la pagination originale est indiquée entre crochets
Luc RUIZ
Université de Picardie Jules Verne
[p. 49] Une histoire d’encyclopédie
dans une encyclopédie d’histoires
Remarques sur l’ « Histoire de Diègue Hervas »
dans le Manuscrit trouvé à Saragosse1
Dans l’ensemble des soixante-six journées qui composent le foisonnant Manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki, trois (J 48 à 50) sont consacrées à l’histoire d’un érudit, Diègue Hervas, qui décide de rédiger une somme du savoir contemporain. Cette histoire est remarquable à plus d’un titre : d’abord parce qu’on y voit à l’œuvre, chose assez peu fréquente dans le roman de Potocki, un auteur en train d’écrire2 ; ensuite à cause de la méticulosité avec laquelle le narrateur, le fils du savant lui-même, Blas Hervas3, décrit l’entreprise de son père, allant jusqu’à donner la durée précise des étapes de son travail ou encore le contenu des cent volumes de son grand œuvre – la précision de la description fait écho à la minutie obsessionnelle de l’auteur de la polymathesis – ; enfin, en raison de la profonde ambiguïté de cette histoire, ambiguïté qui tient à sa « morale » ou sa portée, à ses conditions d’énonciation, et au réseau de références qu’elle tisse.
Ce qui nous intéresse ici plus particulièrement, dans le contexte de cette journée d’étude, c’est le caractère encyclopédique du travail de Diègue Hervas. Potocki qui connaît bien l’Encyclopédie4 de Diderot et d’Alembert ne se prive pas d’établir un jeu de correspondances avec le projet encyclopédique, sinon avec l’ouvrage lui-même. Pourtant l’Histoire de Diègue Hervas, qui se caractérise par un mélange de comique et de tragique assez étonnant, ne se limite pas à un clin d’œil amusé à ce qui fut la plus grande entreprise de librairie et de collection du savoir du xviiie siècle. Toute une série d’éléments – par exemple les motivations d’Hervas, les conditions de la narration et son intention – brouillent les cartes et laissent penser que la signification plurielle de ce récit se construit dans des réseaux contradictoires. Au-delà, comme figuration indirecte de l’encyclopédie d’histoires qu’est le Manuscrit, cette histoire particulière pourrait constituer une sorte d’emblème de l’œuvre, voire ébaucher une forme de réflexion sur le type de savoir particulier que procure le roman.
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[p. 50] Hervas encyclopédiste ?
Il convient de commencer par un bref résumé qui rappelle les étapes principales du texte. Blas Hervas entame sa carrière à l’université de Salamanque où il devient très vite plus savant que ses professeurs. Il écrit son premier livre, en langue espagnole, un traité de géométrie dont le titre mystérieux entend susciter la curiosité du public : Secrets de l’Analyse dévoilés avec la connaissance des infinis de toutes dimensions. Il se rend à Madrid, où il fait imprimer l’ouvrage au prix de tout son héritage et en confie la vente (mille exemplaires) à un libraire, dans l’espoir d’en tirer un petit profit, mais surtout dans le désir d’atteindre la gloire. Non seulement le livre ne se vend pas, mais encore il procure aux moqueurs un bon mot contre le ministre des finances, don Pèdre Alanyes, qui se voit baptisé « seigneur Analyse, infini de toutes dimensions ». Le ministre fait mettre Hervas en prison, brûler tous les volumes, mais, après sa libération, lui offre généreusement avec son pardon une place de comptable dans ses bureaux. (J 48)
Pendant son incarcération, Hervas a eu l’idée « d’un ouvrage en cent volumes » (p. 482) censé renfermer tout le savoir de son époque et, en quinze ans d’une discipline de fer, cette idée est suivie d’effet : la somme de connaissances se déploie dans un parcours qui va de la grammaire universelle (vol. 1) à l’analyse (vol. 100), en passant par la physique générale (vol. 33), la rhétorique (vol. 66) ou le calcul différentiel (vol. 99). Une fois la tâche achevée, les volumes reliés, rangés et mis sous clef, Hervas prend un repos bien mérité en allant visiter « les lieux de sa naissance » ; mais c’est pour trouver à son retour sa polymathesis en pièces, à moitié dévorée par des rats affamés. (J 49)
À la maladie et l’abattement consécutifs au « désastre » succèdent le mariage (avec sa garde-malade), puis la naissance d’un fils en même temps que le veuvage, sa femme mourant en couches. Cependant Hervas s’occupe à récrire son œuvre, ce qui lui prend douze ans, huit pour la reconstitution de l’ouvrage original et quatre pour son actualisation, rendue nécessaire par le progrès des sciences. Lorsque, enfin achevée, la polymathesis en cent volumes est proposée au libraire Moreno, ce dernier déclare n’accepter de la publier que si elle est réduite à vingt-cinq. Hervas sombre alors dans la mélancolie, ne se préoccupe plus que de la question du mal, et consacre ses recherches à l’origine de la vie envisagée dans une perspective matérialiste. Affecté de multiples maux physiques et moraux, le savant se donne la mort devant les yeux de son fils stupéfait, dans une mise en scène qui allie l’imitation de Socrate et des déclarations pleines d’athéisme (« Néant, reçois donc ta proie », p. 497). Face à une fin où elle suspecte le sui- [p. 51] cide, l’église refuse l’ensevelissement à Hervas, ce dont se charge un seigneur riche et fascinant dont on apprendra dans les aventures du fils qu’il se nomme Don Belial de Gehenna (J 50) et que, comme son nom l’indique, il n’est autre que le diable. Mais c’est là une autre histoire, développée dans la suite du roman (J 51-53).
Cette narration n’est pas sans rappeler quelques traits de l’Encyclopédie, avec laquelle elle semble tisser un réseau de ressemblances et de différences.
Au moins autant que la vie d’un individu, le récit présente l’histoire d’un livre : on en trouve la confirmation dans les indices chronologiques qui ne concernent jamais Hervas5, mais renvoient toujours aux étapes de la rédaction. Avec quinze ans pour terminer la première version et douze pour refaire la seconde, l’ouvrage s’identifie en quelque sorte à la vie de son auteur qui « se proposa de ne point sortir de chez lui qu’il n’eût rétabli le manuscrit de ses cent volumes. » (p. 491)6. Cette assimilation de l’homme à l’œuvre rappelle, toutes proportions gardées, le rôle majeur de Diderot dans l’Encyclopédie. Avec le philosophe, Hervas a encore en commun7 les démêlés avec le pouvoir politique (même si dans le Manuscrit il s’agit d’un malentendu cocasse), l’emprisonnement pour une courte période, l’athéisme et la pensée matérialiste (bien que pour l’Espagnol cela semble être le résultat de ses malheurs en tant qu’auteur) et la volonté de rassembler, « tout ce que les hommes savaient de son temps »8 (p. 482).
Mais plus que sur les ressemblances avec l’Encyclopédie, le Manuscrit semble mettre l’accent sur des différences essentielles. D’abord, la somme du savant madrilène propose un découpage par matières, une succession de cent traités, ce que refusent catégoriquement de faire les encyclopédistes, pour des raisons qui tiennent autant à la commodité du lecteur dans sa recherche, qu’à un principe de non-répétition9. Ensuite, le projet d’Hervas est solitaire, le savant ne conçoit son ouvrage que comme le travail d’un auteur unique, en ce sens il est proche de l’entreprise de Francis Bacon à qui le Discours préliminaire rend hommage. Au rebours, le Discours débute par la déclaration presque solennelle que l’Encyclopédie se définit comme « l’Ouvrage d’une société de Gens de Lettres »10. Pour Diderot et d’Alembert, en dehors d’un travail collectif, la réussite est impossible, et qui entreprendrait seul une telle tâche tomberait dans une sorte de démesure et serait, en quelque sorte, en contradiction avec son objectif11. La mise en regard des deux projets montre donc une profonde divergence qui, semble-t-il, est voulue par Potocki. L’Encyclopédie pense à faciliter la tâche du lecteur (voir la note 9) et se situe dans une perspective de transmission du savoir, le titre renvoie d’ailleurs à l’idée d’ « éducation complète », ce qui suppose une visée pédagogique ; la polymathesis a plutôt pour but d’étonner le public12, la dénomination ne dit cette fois que la nature de [p. 52] l’œuvre, à entendre comme une « pluralité d’études », sans aucune référence à son intention. D’un côté, l’entreprise est tournée vers autrui, de l’autre, elle l’est vers elle-même. Ce n’est sans doute pas un hasard si les ouvrages d’Hervas restent lettre morte et ne parviennent jamais au public (à l’exception de rats qui les dévorent) : ils ne lui sont pas directement adressés.
En imaginant son savant espagnol, Potocki n’a pourtant pas seulement en tête le modèle de l’Encyclopédie, puisqu’il évoque une autre figure dans une note, le jésuite Lorenzo Hervas y Panduro13, faisant de ce dernier, au passage, un parent de son Hervas, sans donner plus de précisions. À travers ce double jeu de références, on peut savourer la position de Diègue Hervas : situé entre un prêtre d’obédience jésuite et des auteurs que l’église condamne radicalement, il apparaît comme un personnage en porte-à-faux. Son parcours le confirme : entre ses débuts à l’université de Salamanque, réputée pour les études théologiques, et ses déclarations d’athéisme finales, il y a pour le moins un écart. Mais c’est loin d’être le seul avec cette histoire où Potocki semble soucieux de jouer, en permanence, sur toute une série de décalages.
Construction de la signification dans des réseaux contradictoires
Il est certain que l’Histoire de Diègue Hervas conduit à une réflexion sur l’usage du savoir ; le récit, à travers l’ouvrage du savant, propose une rapide mise en perspective des domaines scientifiques tels qu’ils apparaissent au xviie, voire au xviiie siècle. De ce point de vue, Hervas serait à rapprocher d’autres personnages qui ont une fonction un peu analogue dans le roman : l’expert en fortifications Enrique Velasquez et surtout son fils Pèdre, le géomètre, qui joue un rôle important dans le Manuscrit. Ces deux remarquables scientifiques, n’en ont pas moins des défauts ; le père est un incorrigible distrait14, quant au fils, aussi étourdi, il tente de tout comprendre à travers le filtre de la géométrie. Mais il y a plus. À distance dans le roman, Velasquez père et Diègue Hervas s’opposent. Tous deux se caractérisent par l’étendue de leur savoir15, par le fait qu’ils recourent à « des écrits anonymes » (p. 227) ; mais ces points communs ne font que mieux ressortir leur différence fondamentale : le premier intervient dans des débats scientifiques par pure inclination pour les sciences16, alors que le second, animé par le même intérêt, a une motivation supplémentaire :
« [… Hervas] se livra tout entier à un projet [il s’agit de sa polymathesis] qui flattait les deux passions de son âme, l’amour des sciences et l’amour-propre. » (p. 482)
Chez Hervas, l’entreprise d’écriture est toujours motivée par le [p. 53] désir de conquérir la gloire d’être proclamé « homme universel », d’apparaître comme un moderne Pic de la Mirandole (ibid.). Derrière sa prétention au savoir absolu transparaît la vanité, et on pourrait interpréter les divers obstacles rencontrés par le savant dans ses entreprises (le ministre Alanyes, les rats voraces, le libraire qui refuse ses cent volumes) comme autant de décrets de la providence – ce qui, de la part d’un auteur athée comme Potocki, ne manque pas de sel. Quoi qu’il en soit, c’est bien l’impossibilité pour Hervas d’accéder à l’immortalité par la science qui le conduit à perdre l’espérance17, dans une logique qui ressemble à une forme de religion scientifique, et l’amène à une approche purement matérialiste de la vie18. Pour son fils, qui rapporte l’histoire en y ajoutant ses propres commentaires, ce mode d’exploration du savoir est des plus condamnables :
« Hervas, cherchant à pénétrer les mystères de la création, devait en rapporter la gloire au Créateur ; et plût au ciel qu’il l’eût fait ! Mais son bon ange l’avait abandonné et son esprit, égaré par l’orgueil du savoir, le livra sans défense aux prestiges des esprits superbes dont la chute entraîna celle du monde. » (p. 496)
Cette histoire, qui a débuté de la manière la plus naturelle qui soit, change brusquement de tonalité et nous entraîne dans les domaines religieux et surnaturel. Pour comprendre le sens de ce décalage, il convient de rappeler que, dans le Manuscrit, les récits sont à entendre non seulement pour ce qu’ils racontent, mais qu’ils ont également une valeur pragmatique : ils veulent provoquer une action sur leur destinataire. L’Histoire de Diègue Hervas se situe au troisième degré de narration : Alphonse écrit que le chef bohémien rapporte que Busqueros raconte l’Histoire de Cornadez, dans laquelle Blas Hervas « le pèlerin maudit » narre à Cornadez trois histoires, celle qui nous intéresse ici, la sienne propre et celle du commandeur de Toralva. Mais la situation de narration n’est pas si claire qu’il y paraît : à plusieurs reprises les auditeurs du chef bohémien, Rébecca notamment, mettent en doute la source énonciative du récit. Dans cette hypothèse, l’énonciateur premier des trois récits ne serait pas le pèlerin maudit, mais Busqueros se faisant passer pour lui, dans le but d’éloigner Cornadez de Madrid. Rappelons brièvement la situation : Frasqueta, la femme de Cornadez, a une aventure avec le duc d’Arcos, elle a fait croire à son époux par une première machination qu’il était responsable du meurtre d’un de ses admirateurs, le comte de Peña Flor ; depuis, le mari voit régulièrement apparaître la tête de celui dont il s’imagine l’assassin involontaire ; mais les apparitions sont autant d’inventions de sa femme – quant au comte, il n’existe même pas. D’où l’idée de pousser la supercherie plus loin et d’inciter Cornadez à partir en pèlerinage pour qu’il se lave du péché qu’il croit avoir commis : le duc d’Arcos semble recourir à Busqueros pour jouer le rôle du pèlerin, – « semble » parce [p. 54] que ce n’est jamais explicitement dit. En effet, le récit des déboires de Cornadez est brusquement interrompu à la 35e journée19, et la relation de son histoire, à la 48e journée, ne vient pas combler l’ellipse que la narration a ménagée. Ainsi, l’Histoire de Diègue Hervas, mais également les deux qui lui succèdent, perdent un peu de leur prestige : elles ont pour volonté première d’éloigner un mari encombrant ou, pour reprendre le nom de Cornadez, d’en perpétuer le statut de cornard20.
Alors, raconter la vie d’Hervas afin d’éloigner Cornadez, n’est-ce rien d’autre, pour reprendre une formule de Velasquez dans une variante du texte, qu’ « employer de grandes machines pour produire bien peu d’effet » (p. 492, variante de la note 3) ? Dans cette disproportion entre la fin et les moyens, on retrouve un des exemples de décalages évoqués précédemment. Pourtant, Potocki prend bien soin de faire distinguer par ses personnages la vérité de l’histoire (Hervas aurait réellement existé disent-ils21) de l’intention éventuellement mystificatrice de son narrateur. Cette distinction nous conduit, semble-t-il, à constater un autre décalage : la critique du narrateur à l’égard de celui dont il rapporte la vie22. Velasquez note en passant que « la réprobation du fils [lui] fait quelque peine » (ibid.) ; en cette occasion, il raisonne en bon fils qui a raconté la vie de son père sur le mode de l’éloge et qui, en outre, n’a pas été condamné à ramener des pécheurs dans la voie du salut à cause des erreurs paternelles (p. 516). Toutefois Velasquez se trompe et les reproches adressés par le conteur de l’histoire à Diègue Hervas trahissent surtout son intention. Ce que donne à voir le pseudo pèlerin maudit, entendons Busqueros, c’est le savoir (ou l’érudition) tel qu’il est perçu par un destinataire en proie à la terreur superstitieuse. Les trois histoires contées à Cornadez mettent successivement en scène le démon du savoir avec l’Histoire de Diègue Hervas, la tentation charnelle dans l’Histoire de Blas Hervas23, quant à l’Histoire du commandeur de Toralva, elle montre les conséquences des rivalités de pouvoir entre membres de nationalités différentes dans l’ordre de Malte. Autrement dit, on voit ici trois illustrations spectaculaires, qui tirent vers la superstition, de la libido sciendi, de la libido sentiendi et de la libido dominandi. Chaque histoire, en outre, se rapproche un peu plus de la situation de Cornadez, obsédé par l’apparition du fantôme de Peña Flor qu’il croit avoir fait tuer – situation analogue à celle du commandeur de Toralva. Chaque récit prend la valeur d’un argument dans un dispositif qui joue le rôle d’une démonstration – le narrateur vise à persuader et y parvient : Cornadez fait les pèlerinages qu’on attend de lui24.
Mais au-delà de ces considérations, on peut se demander si l’Histoire de Diègue Hervas ne propose pas une réflexion oblique sur le Manuscrit, voire sur le roman en général.
[p. 55] L’emblème d’une « encyclopédie d’histoires »
Ce qui précède montre que l’intérêt de l’Histoire de Diègue Hervas ne se limite pas à sa valeur intrinsèque – les mésaventures d’un savant, le récit de l’élaboration d’un ouvrage –, mais qu’elle se situe plutôt à un carrefour de thématiques romanesques. La biographie littéraire d’Hervas dérive vers le récit métaphysico-fantastique au sein d’un dispositif qui relève du roman de mœurs. Cette richesse générique n’est que le reflet d’un procédé que le Manuscrit systématise puisqu’il mélange allègrement les veines picaresque, libertine, philosophique au fantastique, à l’aventure ou encore au roman d’apprentissage – et ce n’est là qu’un échantillon représentatif. Bref, cette œuvre fait figure de bibliothèque portative des romans25. Ainsi, le Manuscrit peut être rapproché, sur un autre plan, du projet totalisant de l’Encyclopédie qui devient, à la fin du siècle, une sorte de modèle romanesque implicite26.
L’inconvénient de cet univers foisonnant, c’est sa complexité – il arrive fréquemment au lecteur de se perdre dans le Manuscrit – et, à dessein, Potocki emploie à plusieurs reprises une image qui renvoie à cette idée, celle du labyrinthe. Entre autres exemples27, la Sierra Morena apparaît à Alphonse, le héros, comme un labyrinthe accidenté (p. 29), le domaine souterrain des Gomelez en est un autre (p. 591) et, Velasquez se plaint de l’organisation des histoires qu’il trouve labyrinthique :
« J’ai beau faire attention aux récits de notre chef, je n’y puis plus rien comprendre. Je ne sais plus qui parle ou qui écoute. […] En vérité, cela est très confus [variante note 31 : c’est un vrai labyrinthe]. Il m’a toujours paru que les romans et autres ouvrages de ce genre devraient être écrits sur plusieurs colonnes, comme les traités de chronologie. » (p. 312-313)
Le géomètre, qui reproche surtout au roman son imprévisibilité, s’oppose à Rébecca qui lui objecte ironiquement que le roman repose sur l’effet de surprise, précisément obtenu lorsqu’on ne sait pas où l’on va. Mais on peut se demander si Velasquez, en tant que savant, ne recherche pas, pour le roman, un type d’outil analogue à celui que le Discours préliminaire présente pour maîtriser le savoir : un ordre encyclopédique qui apparaît comme un moyen de dominer le labyrinthe du savoir – l’image est de d’Alembert :
« [L’ordre encyclopédique de nos connaissances] consiste à les rassembler dans le plus petit espace possible, et à placer, pour ainsi dire, le philosophe au-dessus de ce vaste labyrinthe dans un point de vue fort élevé d’où il puisse apercevoir à la fois les sciences et les arts principaux ; voir d’un coup d’œil les objets de ses spéculations, et les opérations qu’il peut [p. 56] faire sur ces objets ; distinguer les branches générales des connaissances humaines, les points qui les séparent ou qui les unissent ; et entrevoir même quelquefois les routes secrètes qui les rapprochent. C’est une espèce de mappemonde qui doit montrer les principaux pays, leur position et leur dépendance mutuelle, le chemin en ligne droite qu’il y a de l’un à l’autre ; chemin souvent coupé par mille obstacles, qui ne peuvent être connus dans chaque pays que des habitants ou des voyageurs, et qui ne sauraient être montrés que dans des cartes particulières fort détaillées. Ces cartes particulières seront les différents articles de l’Encyclopédie, et l’Arbre ou Système figuré en sera la mappemonde. »28
Dans le roman, un tel outil n’existe pas, pas directement en tout cas ; chaque récit ou épisode n’est pas suivi de l’indication de la branche à laquelle il appartient et, s’il y existe bien un système de renvois (intra ou intertextuels), c’est au lecteur de s’amuser à les découvrir ou à les établir. Telle est la contrepartie positive du labyrinthe : le plaisir de jouer à trouver des chemins de traverse ou à emprunter des détours.
Ainsi, à travers quelques histoires ou quelques discussions entre des personnages, le Manuscrit distingue le savoir du savoir du roman. Plusieurs histoires de savants semblent montrer que si la science ne rend pas forcément malheureux, elle peut pour le moins conduire à passer à côté de l’existence du commun des mortels. L’expression algébrique de l’amour proposée par Velasquez l’illustre de manière cocasse29 ; mais l’histoire d’Hervas en apporte une tragique confirmation. Consacrant tout son temps à son emploi et à ses livres, peu soucieux des matières amoureuses (c’est sa femme qui le demande en mariage et il l’épouse pour le confort qu’elle lui apporte), le savant ne prend conscience de vivre que lors d’un repos de quelques jours après avoir terminé la première version de sa polymathesis30 et, lorsque la seconde est refusée par l’imprimeur, il déplore « sa vie entière perdue, son existence anéantie dans le présent comme dans l’avenir. » (p. 494). Gouverné par ses passions dominantes, le désir de gloire via l’amour des sciences, Hervas constate finalement l’inanité de son sacrifice. Obsédé par l’idée d’analyser – on se rappelle que son premier ouvrage a pour titre les Secrets de l’analyse dévoilés et que le centième tome porte sur l’analyse, « la science des sciences » (p. 488) : l’analyse est donc pour lui l’alpha et l’oméga –, il a complètement délaissé le domaine du sentiment. On trouve là, une fois encore, un point de contact avec le Discours préliminaire qui condamne une dérive de la philosophie lorsqu’elle applique l’analyse aux sentiments et aux passions31.
Le domaine des passions, précisément, c’est le roman qui se plaît à le mettre en scène et, parfois, à en dresser des catalogues, de Prévost à Sade32. S’il est un personnage du Manuscrit qui, par excellence, les épie, les éprouve, les sert et les suscite33, c’est Busqueros – qui semble être le pseudo pèlerin maudit. Son parcours montre sa réussite sociale : [p. 57] de petite noblesse, il débute comme un parasite vivant d’expédients et se mettant au service de ceux qui le rétribuent, pour finir chevalier de l’ordre de Calatrava (p. 560). Mais ce qui le caractérise surtout, c’est une insatiable curiosité qui, doublée de la faculté de s’introduire partout, peut le rendre intéressant à fréquenter. Il a acquis la réputation de tout savoir34 et, du même coup, il est un inépuisable sac d’histoires, donc un agent déterminant du roman – un peu à l’image d’Asmodée dans Le Diable boiteux de Le Sage. Potocki rapproche sans doute Busqueros et Diègue Hervas à dessein : non seulement le premier est le narrateur de l’histoire du second, mais encore ils ont en commun les études à Salamanque ainsi que les rats – puisque Busqueros se compare aux dévoreurs de polymathesis35. Ainsi, ce sont deux types de « savoirs » qui sont mis en regard : une science sérieuse et austère et une recherche d’informations futiles et dérisoires – comme l’indique le patronyme de Busqueros, formé sur l’espagnol buscar, « chercher ». Il est inutile de dire que c’est la deuxième attitude qui conduit à la réussite.
Plus sérieusement peut-être, Hervas et Busqueros représentent deux tendances du Manuscrit : d’un côté le factuel et l’anecdotique, sa composante la plus romanesque, de l’autre un savoir plus profond, le support principal de l’apprentissage d’Alphonse, le destinataire de toutes les histoires. Toutefois, la lecture du roman montre que Potocki respecte le savoir autant qu’il s’en défie et que s’il s’amuse de l’anecdotique c’est parce qu’il l’apprécie. Ce n’est qu’en prenant en compte ces deux dimensions qu’on pourrait voir dans le Manuscrit non seulement une encyclopédie d’histoires, mais encore une forme de roman encyclopédique.
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Au total, la signification de l’Histoire de Diègue Hervas se construit sur plusieurs plans. C’est d’abord dans le récit spécifique d’une vie. À travers les mésaventures d’un original encyclopédiste, rapportées dans une tonalité qui mêle le tragique et le comique, Potocki semble vouloir montrer le caractère absurde de la quête d’un savoir total. Toutefois, cela ne va pas sans ambiguïtés : si l’entreprise d’Hervas témoigne d’un désir de gloire et d’une vanité qui paraissent condamnables, la mort à la Socrate que se donne le savant lui confère une indéniable grandeur et accentue le caractère tragique de sa destinée36. Par ailleurs, à travers sa fin, l’aventure individuelle d’Hervas pourrait prendre un sens plus général et suggérer l’idée non pas que le savoir produit des athées, ce qui serait par trop caricatural, mais que la manière d’envisager le savoir a été rendue sensiblement différente par le matérialisme et l’athéisme.
Ensuite, on l’a vu plus haut, ce récit prend également sens par rapport à l’ensemble du roman de Potocki, voire au genre romanesque. [p. 58] Deux exemples le confirment. Si l’Histoire de Diègue Hervas est une invention de Busqueros destinée à éloigner Cornadez, elle relève de la pure duperie. Mais cette mystification, dans le système complexe du Manuscrit trouvé à Saragosse, renvoie aussi bien aux illusions d’Hervas, qu’à la tromperie subie par Alphonse face à tous les raconteurs d’histoires qu’il rencontre, qu’au roman lui-même qui n’est rien d’autre qu’un mensonge consenti par son lecteur. Par ailleurs, en racontant une histoire d’encyclopédie, Potocki attire l’attention sur le fait que son roman est une encyclopédie d’histoires c’est-à-dire une collection de récit, un répertoire de formes, mais également un roman encyclopédique, à savoir un ensemble d’histoires organisé en un projet pédagogique qui vise le héros, Alphonse – seulement rien ne dit que ce projet réussisse.
[Centre d’Études du Roman et du Romanesque
CERCLL]
1 Les références sont celles de l’édition de René Radrizzani : Jean Potocki, Manuscrit trouvé à Saragosse, Le Livre de poche, « Classiques de poche », 1992 ; nous renvoyons aux journées en utilisant l’initiale J suivie du numéro de la journée. Sauf indication contraire, c’est toujours nous qui soulignons.
2 N’oublions pas toutefois que le roman coïncide avec le « journal » d’Alphonse (p. 613) ; voir Jan Herman, « La désécriture du livre », Europe (Jean Potocki), 863, mars 2001, p. 112. Il faudrait ajouter à cette figure d’écrivain une autre qui apparaît dans une variante du roman : le poète Agudez (J 47 version A), p. 615-633.
3 Ou, du moins, un narrateur prétend qu’il est Blas Hervas, fils de l’érudit Diègue. Nous y revenons dans la suite de notre développement.
4 Qui lit le Manuscrit trouvé à Saragosse peut constater qu’un certain nombre de situations semblent inspirées par Diderot ; voir Maria Evelina Zoltowska, « Potocki, lecteur des romans de Diderot », Europe (Jean Potocki), op. cit. Un article de Pierre Swiggers indique quelques traits qui mettent en relation l’Histoire d’Hervas et l’Encyclopédie : « L’histoire de (ou : des) Hervas et le savoir encyclopédique », in Le Manuscrit trouvé à Saragosse et ses intertextes (Jan Herman, Paul Pelckmans et François Rosset éds), Louvain-Paris, Éd. Peeters, « La République des Lettres », 3, 2001.
5 Une seule mention situe précisément Hervas dans le temps, elle figure dans une note de l’auteur du Manuscrit qui indique que « Hervas est mort vers l’an 1660 » (p. 495, note *).
6 Voir également le jeu d’assimilation entre l’écriture et la procréation : « […] il se mit à refaire tout l’ouvrage. En même temps, il en produisit un d’un genre tout différent ; Marica me mit au monde […] » (p. 491).
7 Sur ces rapprochements, voir Pierre Swiggers, article cité, p. 200-203.
8 Même idée dans le début du Prospectus de novembre 1750 : « Combien donc n’importait-il pas d’avoir […] un livre qu’on pût consulter sur toutes les matières, & qui servît autant à guider ceux qui se sentiraient le courage de travailler à l’instruction des autres, qu’à éclairer ceux qui ne s’instruisent que pour eux-mêmes ! » (cité d’après The ARTFL Project, projet commun de l’ATILF, du CNRS et de l’Université de Chicago : http://encyclopedie.uchicago.edu/node/174, paragraphe 4 – page visitée le 07/09/2010).
9 « Nous croyons avoir eu de bonnes raisons pour suivre dans cet ouvrage l’ordre alphabétique. Il nous a paru plus commode et plus facile pour nos lecteurs, qui désirant de s’instruire sur la signification d’un mot, le trouveront plus aisément dans un Dictionnaire alphabétique que dans tout autre. Si nous eussions traité toutes les sciences séparément, en faisant de chacune un Dictionnaire particulier, non seulement le prétendu désordre de la succession alphabétique aurait eu lieu dans ce nouvel arrangement ; mais une telle méthode aurait été sujette à des inconvénients considérables par le grand nombre de mots communs à différentes sciences, et qu’il aurait fallu répéter plusieurs fois, ou placer au hasard. », D’Alembert, Discours préliminaire de l’Encyclopédie, Vrin, 1984 [reprise de l’édition Picavet, Armand Colin, 1894], p. 133. Toutefois, on sait que le libraire Charles-Joseph Panckoucke, a publié l’Encyclopédie méthodique ou par ordre de matières (1782-1832), qui se caractérise par l’abandon de l’ordre alphabétique au profit d’un ordre par disciplines. L’entreprise a elle aussi son « prospectus général », reproduit dans le premier volume de la section beaux-arts publié en 1788.
10 L’idée est capitale, au point de la faire figurer dans le titre (l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, par une société de gens de lettres) et de la reprendre au début du Discours préliminaire, éd. cit., p. 11.
11 « À l’aspect d’une matière aussi étendue, il n’est personne qui ne fasse avec nous la réflexion suivante. L’expérience journalière n’apprend que trop combien il est difficile à un auteur de traiter profondément de la science ou de l’art dont il a fait toute sa vie une étude particulière ; il ne faut donc pas être surpris qu’un homme ait échoué dans le projet de traiter de toutes les sciences & de tous les arts. Ce qui doit étonner, c’est qu’un homme ait été assez hardi & assez borné pour le tenter seul. Celui qui s’annonce pour savoir tout, montre seulement qu’il ignore les limites de l’esprit humain. », Prospectus, lien cité, paragraphe 17. Le Discours présente une variation sur ce passage dans sa reprise du Prospectus, Discours préliminaire, éd. cit., p. 132.
12 Hervas recherche la gloire comme le montre le passage suivant : « Il voulait le faire paraître sans nom d’auteur. Le public ne manquerait pas de prendre le change, et croirait que l’ouvrage ne pouvait être fait que par une société de savants ; alors Hervas devait se nommer, et obtenir tout d’un coup la réputation et le titre d’homme universel. » (p. 482)
13 Une note de l’auteur souligne que cet Hervas (1735-1809) « a fait imprimer à Rome, en 1780 et suiv., vingt in-quarto, qui étaient autant de traités complets de différentes sciences » (p. 488, note *). Pierre Swiggers, présente succinctement ce « polygraphe » ainsi que ses œuvres, et fournit quelques références bibliographiques le concernant, article cité, p. 196-198.
14 Dans une occasion capitale, il signe un document du nom de son frère, ce qui change à la fois sa carrière publique et sa vie privée (p. 221).
15 Voir ce que dit d’Enrique Velasquez son fils Pèdre : « Imaginez un jeune homme dont le génie précoce embrassait tout l’ensemble des connaissances humaines dans un âge où d’autres en conçoivent à peine les éléments. » (p. 218)
16 Enrique Velasquez, qui aide incognito les frères Bernouilli en suggérant à l’un ou l’autre des solutions à ses problèmes scientifiques, est un anti-Hervas : « Mon père aimait les sciences, et non pas la réputation qu’elles procurent. » (p. 227)
17 Sur la perte de cette vertu théologale, voir cette notation sans équivoque : « Il voyait sa vie entière perdue, son existence anéantie dans le présent comme dans l’avenir. » (p. 494) Au rebours, le père de Velasquez qui pratique la « bienfaisance » lorsqu’il est le commandant de Ceuta se caractérise par la charité (p. 254).
18 Voir Didier Masseau, « Potocki, homme des Lumières », lorsqu’il se demande, à propos d’autres épisodes, si le Manuscrit ne remet pas en cause « le discours des Lumières conquérantes », Le Manuscrit trouvé à Saragosse et ses intertextes, op. cit., p. 9. Ici, Potocki semble montrer à quel point la pensée scientifique a du mal à s’affranchir de la perspective religieuse.
19 Le duc pense à un stratagème lorsqu’il dit à Busqueros : « Il s’agit [dit-il] de hâter le voyage de Cornadez : nous voulons même qu’il ne s’en tienne pas à un simple pèlerinage, mais qu’il se détermine à faire pénitence dans quelque retraite pieuse. Pour cela, j’ai besoin de vous et des quatre étudiants qui sont à votre disposition ; je vais vous expliquer mon projet. » (p. 394). Le détail du projet est escamoté : le récit de Busqueros à Lope Soarez est interrompu.
20 Son « nom pourrait tenir lieu d’armes parlantes » (p. 477) signale Busqueros. Dans une version alternative, le personnage porte le nom de Cabronez, de l’espagnol « cabrón », « cocu ».
21 Rebecca dit avoir eu connaissance de l’histoire dans un ouvrage du jésuite Granada (p. 483), Velasquez déclare que son père possède un exemplaire des Secrets de l’analyse dévoilés (p. 492, variante de la note 3), le chef bohémien affirme enfin : « l’histoire est très véritable, et plusieurs personnes dignes de foi me l’ont confirmée » (ibid.).
22 On verra peut-être là, à la suite de Jan Herman une forme de transgression contre le père ; Jan Herman, « La désécriture du livre », article cité, p. 108.
23 Sur cette histoire et son traitement particulier de l’érotisme, nous nous permettons de renvoyer à notre article, « Don[atien] Belial[phonse François] de Gehenna : Sade chez Potocki », Europe (Jean Potocki), op. cit.
24 Et ainsi le projet du duc d’Arcos initié à la 35e journée (p. 394) est pleinement réalisé à la 53e (p. 525). On notera que 35 et 53 reprennent les mêmes chiffres en miroir : comme pour boucler le cercle parfait de la supercherie réussie ?
25 Cet argument de vente figure sur la quatrième de couverture de l’édition Livre de Poche : « […] une véritable anthologie de tous les genres narratifs. » C’est sans doute là une des raisons du succès du roman. Sur ce sujet, voir François Rosset, Le Théâtre du romanesque. Manuscrit trouvé à Saragosse entre construction et maçonnerie, Lausanne, L’Âge d’Homme, « Lettera », 1991.
26 On peut penser aux œuvres de Restif, Mercier ou Sade, mais également à une entreprise comme la Bibliothèque universelle des romans, dirigée par le marquis de Paulmy, qui paraît à partir de 1775. Mathieu Brunet indique cette piste dans « Hybridation, encyclopédisme et fausse monnaie », Le Manuscrit trouvé à Saragosse et ses intertextes, op. cit., p. 167.
27 Le futur scheik des Gomelez séjourne « une année entière dans les grottes du labyrinthe » (p. 597) égyptien qui est une partie du labyrinthe d’Osymandyas.
28 Discours préliminaire, éd. cit., p. 60.
29 Son système, dit Velasquez, intègre les sentiments du cœur humain, en particulier l’amour, il ajoute : « […] j’ai trouvé qu’il était possible de l’exprimer en termes algébriques, et vous savez que les questions qui sont abordables à l’algèbre donnent lieu à des solutions qui ne laissent rien à désirer. » (p. 364) On notera le double sens ironique de la formule finale : l’algèbre pourrait purement et simplement effacer le désir. La démonstration se conclut par : « la formule du binôme inventée par le chevalier don Newton, doit être notre guide dans l’étude du cœur humain comme dans tous les calculs. » (p. 366)
30 « Mille souvenirs innocents et doux lui arrachaient des larmes de joie, dont vingt ans des plus arides conceptions avaient pour ainsi dire tari les sources. Notre polygraphe eût volontiers passé le reste de ses jours dans sa bourgade native, mais les cent volumes le rappelaient à Madrid. » (p. 489)
31 « Cet esprit philosophique, si à la mode aujourd’hui, qui veut tout voir et ne rien supposer, s’est répandu jusque dans les belles-lettres ; on prétend même qu’il est nuisible à leur progrès, et il est difficile de se le dissimuler. Notre siècle porté à la combinaison et à l’analyse, semble vouloir introduire les discussions froides et didactiques dans les choses de sentiment. Ce n’est pas que les passions et le goût n’aient une logique qui leur appartient ; mais cette logique a des principes tout différents de ceux de la logique ordinaire : ce sont ces principes qu’il faut démêler en nous, et c’est, il faut l’avouer, de quoi une philosophie commune est peu capable. Livrée tout entière à l’examen des perceptions tranquilles de l’âme, il lui est bien plus facile d’en démêler les nuances que celles de nos passions, ou en général des sentiments vifs qui nous affectent. Et comment cette espèce de sentiments ne serait-elle pas difficile à analyser avec justesse ? Si d’un côté il faut se livrer à eux pour les connaître, de l’autre, le temps où l’âme en est affectée, est celui où elle peut les étudier le moins. », Discours préliminaire, éd. cit., p. 118.
32 Voir De Rabelais à Sade. L’analyse des passions dans le roman de l’âge classique (textes réunis par Colas Duflo et Luc Ruiz), Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2003.
33 Il suscite au moins l’agacement (Lope Soarez), sinon l’aversion : « […] je pensais que le destin ne me ferait jamais plus rencontrer cet homme insupportable qui m’inspirait un dégoût indicible […] » (p. 474).
34 « Je sais, cher Busqueros, que personne n’est mieux renseigné que vous sur ce qui se passe dans cette ville » (p. 563) lui dit le cardinal Portocarrero.
35 « [… mes concitoyens] m’hébergeaient sans le vouloir et j’habitais leurs maisons malgré eux, à peu près comme les rats. J’avais aussi en commun avec ces animaux de m’introduire dans les garde-manger quand je le pouvais, et d’en entamer les provisions. » (p. 382) Doit-on voir dans cette image du rat la signature ou l’emblème de Busqueros – sa marque d’auteur ?
36 On n’a pas manqué d’avancer que cette mort faisait penser à celle de Potocki lui-même, qui se suicide d’une balle par lui fabriquée : un morceau d’argent fondu ou limé, les versions divergent, la boule qui surmontait sa théière ou un fragment de l’anse d’un sucrier. Les mésaventures du Manuscrit, toutes proportions gardées, pourraient en outre rappeler celles de la polymathesis.