Isabelle Casta, « Héritier ou parvenu: le roman criminel en France »
Je ne sais même pas si vous mourrez
Je ne vous entends pas
Je tire en fermant les yeux
Et vous tombez sans un cri
[...]
Vous n’avez même pas le temps de rire
Je tue tous ceux qui se présentent
Sans même savoir leurs noms
Ni apercevoir leurs visages
Je tue tout le monde sans distinction
[...]
Je ne vois pas le sang couler
Ni les gestes des moribonds
Je n’ai pas de temps à perdre
Je tire et vous mourez1
Si j’ai choisi ces quelques vers de Soupault comme exergue au « roman criminel en France », c’est d’abord en amical hommage à Charles Grivel, l’un de nos plus brillants « criminologues littéraires », et qui consacre à cette problématique un récent article dans « Anthropolis », intitulé « Meurtres au second degré »2 et évoquant précisément l’atmosphère de roman noir qui régnait au sein du surréalisme.
Interroger le roman criminel français, sur sa naissance, ses conditions d’émergence et sa réception, c’est en effet interroger les mots qui le désignent, véritable broderie mythémique autour d’un cœur incandescent : si Paul Morand en 1935 parle de roman détective, c’est par fidélité générique au monde anglo-saxon, implicitement identifié comme le découvreur et l’instigateur du genre, en termes de detective story ou de romance of the detective. La critique Juliette Raabe parle de roman de détection criminelle en 1977, en conformité avec la formule anglaise de criminal romance, tandis que Viktor Shklovki privilégie le roman à mystère en 1979, proche, lui, de l’enigma novel ; Benvenutti, Rizzoni et Lebrun ont choisi le roman criminel pour leur passionnant vademecum3. J’ai fait comme eux, sans oublier bien sûr Régis Messac, dont la thèse publiée en 1929 marque le début non pas du genre policier mais de la critique universitaire à lui consacrée, thèse à laquelle il avait donné (ou laissé) le titre anglais de detective novel (Le Detective novel et l’influence de la pensée scientifique, publié en 1929 chez Honoré Champion4). Déporté et assassiné par les nazis en 1943, il laisse inachevée une étude sur le roman populaire et le feuilleton.
Les critiques Tzvetan Todorov, Roger Caillois et Uri Eisenzweig choisissent le plus attendu roman policier, mais l’accord général se fait pour dire que lorsqu’il naît, en tout cas en France, il est déjà là !
Naître quand on existe déjà est une aporie pour le moins troublante, mais cela s’explique par l’hésitation méthodologique entre les tenants du « roman héritier » et ceux de « roman parvenu ». Tout le monde (ou presque) s’accorde à voir dans Emile Gaboriau le fondateur du roman criminel français5, même si sous l’amicale pression de son éditeur Dentu celui-ci nomme romans judiciaires – encore un autre cadre – ses cinq romans les plus célèbres (L’Affaire Lerouge, Le crime d’Orcival, Le Dossier 113, Monsieur Lecoq et La Corde au cou), qui forment le pentagramme originel du roman criminel français. Mais ce fondateur ne surgit dans le paysage littéraire que parce sont déjà lues et commentées, depuis 1846, les œuvres d’Edgar Poe – dont Michel Lebrun dit que Gaboriau est le premier disciple- et celles de Wilkie Collins (La Pierre de Lune, 1860). Un esprit pointilleux noterait que Edgar Poe est sans doute à l’origine de la « nouvelle » policière, mais que le format romanesque, lui, n’est pas encore atteint !
Entre « précurseurs » et « fondateurs », la critique hésite donc quelque peu, puisque Jean-Paul Colin parle même de romans policiers français archaïques6 à propos de Leblanc et Leroux, qui arrivent respectivement en 1905 (L’Arrestation d’Arsène Lupin) et en 1907 (Le Mystère de la chambre jaune) : que dirait-il alors non seulement de Gaboriau mais encore des plus obscurs romanciers – (obscurs ou connus pour autre chose, puisque l’un d’eux est Balzac) – et qui précèdent de fort loin Gaboriau lui-même, sur la piste du crime ?
C’est donc sous le signe du challenge amical, de l’interpellation transfrontalière entre écrivains, de la variation virtuose sur telle ou telle grande figure classique – le meurtre en chambre close est un des plus fertiles topoï de la littérature criminelle – que naît et s’épanouit ce « mauvais » genre, cette « para »-littérature, peu à peu identifiée par le grand public comme le modèle même de toute fiction. Dans un premier temps, je vais interroger cette mythographie noire qui transforme le roman criminel français en caisse de résonances des littératures étrangères, dont il est tour à tour le catalyseur et le redistributeur. Puis je m’efforcerai de cerner quelques aspects spécifiques du roman criminel d’après guerre, en me fondant surtout sur Léo Malet, et enfin j’évoquerai, en conclusion, quelques traits de notre contemporanéité, riche, profuse, et parfois un peu égarante.
Mais comment résister, en cette fin de préliminaire, à l’envie de citer une phrase désagréable de Thomas Narcejac, nous incitant à beaucoup de modestie : Tant pis pour nous, auteurs policiers. Nous sommes ce que nous sommes. Ne confondons pas adresse et talent. Il faut toujours dire la vérité.7 !
1. Une mythographie noire
Il est bien rare qu’un genre littéraire naisse ex nihilo, même s’il est coutumier de dire que le roman en général est un genre libre, sans lois, surgi de l’individualisme triomphant et manifestant selon Hegel l’épopée bourgeoise des nouvelles puissances du XIXe siècle. Rien ne naît de rien, et les auteurs du Roman criminel remontent d’ailleurs jusqu’à l’Œdipe Roi de Sophocle pour décrypter, dans l’énigme et l’oracle – à l’instar de Boileau et Narcejac, la forme primitive du roman policier. Puis ils citent Voltaire qui dote son héros Zadig (1747) de facultés de détection quasi divinatoires, et en tout cas très proches de celles du futur Sherlock Holmes ; on se souviendra alors que Voltaire dit s’être inspiré de la légende arabe des trois princes Serendip, comme le rappelle Francis Lacassin dans son ouvrage Mythologies du roman policier.
Au-delà de ces prestigieux parrainages, le critique Yves-Olivier Martin avait établi la liste toute une série d’histoires criminelles, et donc d’auteurs potentiellement policiers, que Claude Mesplède rappelle dans son dictionnaire des littératures criminelles8 comme précurseurs homologués de Gaboriau, de son Tabaret et de son Lecoq : Le Crime (1789) de Robert Lesuire ; Le Spectre de la galerie du château d’Estalens (1820) d’Etienne de Lamotte-Lanon, L’Espion de police (1826) du même auteur (avec la première apparition d’un policier « professionnel », l’agent des mœurs Teillon), Le Saule (1833) d’Edouard Cassagnaux, Ferragus, chef des dévorants (1833) de Balzac, Souvenirs des États-Unis (1841) de Frédéric Gaillardet, Une ténébreuse affaire (1842) de Balzac, Les Mystères de Paris (1842) d’Eugène Sue, Eulalie Pontois (1842) de Frédéric Soulié, Comment on aime une femme (1843) d’Adrien Paul, Le Bananier (1843) de Frédéric Soulié, Les Trois Nuits de sir Richard Cockerill (1844) de Philibert Audebrand, Le Cabinet noir (1849) de Charles Rabou, , L’Assassinat du pont rouge (1850) de Charles Barbara, Jean Diable (1863) de Paul Féval, L’Affaire Lerouge (1865) de Gaboriau, Le Drame de la rue de la paix (1866) d’Adolphe Belot, La Pente du Crime (1866) d’Amédée Gouet ; en 1867 et 1868, les Gaboriau, donc ; en 1869, L’Affaire de la rue du temple de Constant Guéroult.
Mais pour qu’il y ait réellement roman criminel, il faut la conjonction fluide et suffisante de structures narratives particulières et de thématiques spécifiques ; voilà pourquoi on peut affirmer, certes brutalement, que le roman policier naît en même temps que la police scientifique et l’avènement du fait divers criminel dans les quotidiens.
On comprend mieux alors la thèse fondamentale des travaux de Jean-Claude Vareille, qui défend l’idée d’un héritage, sans solution de continuité, entre ce qu’il appelle l’homme masqué, le justicier et le détective ; pour lui il y a transformation du roman – feuilleton et du roman populaire en roman policier, par glissement générique et sociologique : le vengeur masqué des temps aristocratiques, où chaque clan rend sa justice sur le mode féodal, où le corps social est suffisamment clivé pour laisser Edmond Dantès revenir en loup solitaire et liquider individuellement ses persécuteurs… va s’institutionnaliser avec l’émergence d’une société quadrillée, policée et relativement transparente ; si le justicier est mandaté par ses fantômes intimes, le policier, lui, est mandaté par l’Autorité judiciaire ; il n’a ni querelle privée à vider, ni outrage personnel à venger…mais est-ce si sûr ? Du moins est-ce aussi la conviction de Francis Lacassin :
Il n’est plus membre d’un ordre de chevalerie mais d’une administration : la police. [...] Au lieu d’aller vers une entité métaphysique : le Mal, il poursuit une réalité sociale personnalisée : le crime. Il ne protège plus, il réprime. Au lieu de l’héroïsme, le flair.9
À ce changement d’épistémè, correspond également une profonde modification dans les habitudes lectorales des classes populaires ; écoutons ce qu’en dit Jean-Claude Vareille :
L’aube du XXe siècle avec les collections à bon marché des éditions Fayard, Tallandier, Ferenczi, Lafitte et autres, et les tirage record des journaux marque sans doute une sorte d’âge d’or du genre avant que ne se fasse sentir la concurrence du cinéma puis de la télévision qui briseront le monopole sans tuer le phénomène.10
Carrefour de mutations, le roman criminel français gardera certains aspects du roman noir, du roman gothique, et des aventures feuilletonesques au long cours ; mais surtout il se vit comme en perpétuel et amical challenge avec la production anglaise et américaine, établissant ipso facto entre les trois pays des similitudes de back ground : essor industriel, relative démocratie et prégnance chrétienne discrète ; en effet la France se laïcise (la loi de Séparation de l’église et de l’état est votée en décembre 1905, l’année du premier Lupin, L’arrestation d’Arsène Lupin !). Chaque auteur français a à cœur de rappeler (ou de provoquer) un homologue britannique ou américain, dans une vaste intertextualité ludique qui donne son cachet, sa griffe inimitable, au genre. N’oublions pas que Conan Doyle lui-même vouait un véritable culte à la stratégie énigmatique de Gaboriau – lequel, je l’ai dit, se voulait autant l’héritier des grands mélos populaires fleur bleue et croix de ma mère, que des Mémoires de Vidocq (d’où : Lecoq ?) et des récits d’Edgar Poe. Je me contenterai de quelques exemples, avec la pleine conscience des sacrifices arbitraires que cela suppose.
Qui ne connaît le personnage d’Herlock Sholmès, ennemi de Lupin qui, dans L’Aiguille creuse, tue sans le vouloir son épouse bien-aimée Raymonde de Saint-Veran ? Sur un mode plus pacifique Edmond Locart, le premier criminaliste français, admire tellement Conan Doyle qu’il lui dédie son œuvre majeure, Policiers de romans et de laboratoires, 1924 : Tout est à imiter chez Holmes, sa spécialisation, sa compétence technique [...] mais où il reste le maître, c’est dans le choix heureux de l’hypothèse, dans l’intuition qui ne s’apprend pas, dans la force logique11. Le cocasse de la chose, c’est que Conan Doyle, en toute ignorance évidemment, avait justement engagé, comme chauffeur, Jules Bonnot, dont le portrait ornait comme un trophée les murs du musée du crime, à Lyon. Imaginons l’ébahissement de Conan Doyle, contemplant le visage du redoutable anarchiste lors d’une visite rendu à son ami Locart !
Lorsque Gustave Le Rouge se lance dans sa vaste saga du Mystérieux docteur Cornélius, (1912) il situe ses intrigues aux États-Unis, par goût de l’exotisme et du gigantisme ; à tout instant, les plus improbables personnages brandissent d’épaisses liasses de banknotes, qui font certainement rêver l’auteur encore plus que le lecteur !
Quant à l’œuvre de Gaston Leroux, elle s’inscrit tout entière dans l’hommage-défi à Edgar Poe et à Conan Doyle, dont le jeune Rouletabille se veut à la fois l’émule et le fossoyeur ; le choix même du nom de « Stangerson » pour la famille de Mathilde, la Dame en noir, montre la gratitude de Leroux envers Une étude en rouge, la nouvelle inaugurale des aventures de Sherlock Holmes. Il en reprend d’ailleurs presque des phrases entières, autant qu’on puisse en juger ; mesurant les traces laissés par l’assassin, Rouletabille affirme : Cet homme doit mesurer un mètre quatre-vingt. – A quoi voyez-vous cela ? – A la hauteur de la main sur le mur…12. C’est un écho plus que fidèle des déductions de Holmes : Quand un homme écrit sur mur, il le fait d’instinct au niveau de ses yeux. Or l’inscription était à un peu plus d’un mètre quatre-vingt du sol.13. Ecoutons encore Sainclair, qui à l’orée de la chambre jaune, « convoque » les grands aînés criminalistes pour appâter le lecteur :
Je ne sache pas que, dans le domaine de la réalité et de l’imagination, même chez l’auteur du Double Assassinat de la rue Morgue, même dans les inventions des sous-Edgar Poe et des truculents Conan Doyle, on puisse retenir quelque chose de comparable, QUANT AU MYSTERE, au « naturel mystère de la Chambre Jaune« .14
Par la suite Poe est évoqué plusieurs fois medias in res : Dans Le Double Assassinat de la rue Morgue, Poe n’a rien inventé de semblable15, et Conan Doyle se voit lui aussi régulièrement interpellé, comme un rival malchanceux mais loyal, puisque dans la résolution du mystère Leroux pense avoir fait mieux, et même beaucoup mieux, que le singe d’Edgar Poe et le serpent de La Bande mouchetée ! Lorsqu’il affronte enfin son père, le redoutable bandit Larsan, Rouletabille lui jette à la figure ces quelques mots : Agents qui ont acquis leur méthode dans la lecture des romans d’Edgar Poe ou de Conan Doyle. Ah ! agents littéraires [...] tu as trop lu Conan Doyle, mon vieux !… Sherlock Holmes te fera faire des bêtises.16 Il termine d’ailleurs par une formule dont on ne peut que supposer la charge argotique : Avec ta méthode à la Conan Doyle17. A la fin de sa vie, Leroux revient sur son extraordinaire bras de fer littéraire avec ses prédécesseurs : Il fallait faire plus fort que Poe dans le Crime de la rue Morgue, plus fort que Conan Doyle dans La Bande mouchetée [...].18 Dans une algarade célèbre avec Marcel Prévost, qui détestait et méprisait les romans policiers, Leroux prend la défense du genre à travers Poe : Mais ne croyez-vous point qu’il a sa tradition littéraire, le roman policier, avec Edgar Poe, lequel fut par-dessus le marché, le plus grand des philosophes (relisez Eureka) ?19 Et lorsque le moment sera venu, ce sera Agatha Christie qui, en 1963, rendra explicitement hommage à Gaston Leroux dans Les Pendules, à travers une véritable déclaration d’amour d’Hercule Poirot… Chacun hérite de l’autre, chacun « légende » l’autre, dans une perpétuelle reconfiguration.
Pour conclure cette première partie, il nous faudrait évoquer tous les emprunts de Fantômas, le populaire roman-feuilleton de Souvestre et Allain, à la littérature gothique et frénétique anglaise, mais nous nous contenterons de dire qu’avec Fantômas (1911), nous glissons d’une loi sans désir (le roman policier traditionnel) à un désir sans loi (l’infracteur sadien et insaisissable)…
2. De « l’hygiène du miracle« au « raccommodeur de destinée« 20 : l’après-guerre
Faux héritier et vrai parvenu, Léo Malet domine de sa gouaille tendre ou féroce la littérature criminelle de l’après-guerre en France ; il se joue des références obligées, en particulier Gaston Leroux, qu’il évoque ironiquement : Alors là, ils firent tous une drôle de tête, et il y avait de quoi. A quoi ça rimait, ce genre Gaston Leroux ? Étais-je devenu subitement dingo ?21
Presque aussi célèbre que le nom même du beau Nestor, l’apostrophe qui a tout déclenché résonne encore dans nos mémoires : Smith, Nayland Smith, de Burma. C’est à partir de cette réplique, extraite du premier épisode du Docteur Fu Manchu, la créature de Sax Rohmer, que s’est configurée l’identité remarquable du premier privé cent pour cent français, Nestor Burma ; Léo Malet évoque plusieurs fois cet héritage fortuit, en particulier dans l’entretien qu’il a accordé à Robert Louit et Dominique Labourdin en 1979, entretien publié dans le Magazine littéraire » (n° 155), sous le titre très connoté de : « Objectif Burma ».
Le prototype de Nestor Burma, en 1941, se nommait en effet Johnny Métal ; le sème de la dureté, ici très prégnant, est d’ailleurs tourné en dérision par Léo Malet lorsqu’il fait allusion aux aventures de ce personnage comme mes Johnny Métaux. Mais (la remarque a été souvent faite) METAL est l’anagramme parfait de MALET : il est donc légitime que la charpente « métallique » subsiste en Nestor Burma, en tout cas dans la dernière syllabe du prénom. L’ »or » de Nestor a racheté le métal vil dont Johnny était fait…
Qu’importe! Ce qui compte, c’est que la mythographie anglo-saxonne puisse ainsi, avec armes et bagages, débarquer dans l’imaginaire français et que, loin d’être une sorte de pastiche amélioré d’Eugène Sue, la saga des Burma acclimate en pays latin le désabusement et la violence de James Cain ou William Burnett.
Ces identités en trompe l’œil sont monnaie courante en paralittérature : le frégolisme pseudonymique de Léo Malet obéit donc à la mouvance générale du genre, avec à chaque fois une marque discrète d’intimité cryptique entre le véridique et l’artificieux ; si Frank Harding s’explique techniquement par le besoin de remplacer, sous l’Occupation, les romanciers américains interdits par des ersatz fardés de noms improbablement yankees, il n’en va pas tout à fait de même pour Léo Latimer, qui d’une part garde le « bon » prénom, et qui d’autre part joue sur l’anagramme, puisque Latimer c’est « Malet » + « i » + « r », tout en conszervant l’aura discrète du nom américain qui fait rêver…. Reste le magnifique John Silver Lee, en hommage fervent à Robert Louis Stevenson ou à Edgar Poe.
Malgré quelques envolées « poujadistes », Nestor Burma ne fait pas autre chose qu’introduire, dans la France des guerres de décolonisation, la violence interethnique et interpersonnelle qui suinte des romans du britannique Peter Cheney ou de l’américain Ed McBain ; il pourrait parfaitement reprendre à son compte la formule prêtée par Georges Darien à son « voleur » : Je fais un sale métier et je le fais salement.
Théâtre de tant de convulsions, le Paris de Burma est un charnier, qui accède à la « dignité » de l’asphalt jungle américaine, où des êtres à la dérive se télescopent, se blessent ou s’étreignent sans même chercher à secouer l’emprise de la nuit.
Aujourd’hui que cet arrière-monde s’enfonce doucement dans les brumes du passé, que Martine Carol n’est plus qu’une ombre et que Léo Malet s’est tu définitivement, il nous reste le charme de cet argot bourré de tics, d’énergie frondeuse, et en même temps déjà désuet, presque archéologique. Nous y lisons encore les «noces mystérieuses», pour plagier Jean Cocteau, de la violence des nuits américaines, joie et fureur de vivre, et du pittoresque parisien, clos sur ses secrets, ses maisons de tolérance, ses passages mal famés, ses tribus : décidément, plus que de faussaire, c’est d’entremetteur qu’il faudrait traiter Nestor Burma, puisque dans les Mémoires de Vidocq, le terme de faussaire désigne argotiquement tout homme de lettres… N’est-ce pas ce que nous suggère, sotto voce, la chanson de Nestor Burma ?
De relations très éclectiques,
il connaît hommes politiques,
trottins, tapins, maîtres-chanteurs.
De nombreux assassins, il traque
Jusqu’à ce qu’un coup de matraque
mette le comble à son bonheur.22
Autour de Malet, ou même carrément loin de lui, se croisent bien des auteurs différents, car venus d’horizon d’attente très hétérogènes : on assiste au triomphe absolu de la vertigineuse verdeur de Frédéric Dard et de son San-Antonio, qui comme Don Quichotte chemine toujours accompagné de l’écuyer Bérurier, mi-Falstaff mi-Sancho Pansa ; les titres sont… évocateurs et le succès immense ! Ménage tes méninges, La vie privée de Walter Klosett, Réglez-lui son compte ou Les vacances de Bérurier… Récemment le fils a repris la plume du père, exactement comme Josette Bruce a repris, à la mort de Jean Bruce son époux, la rédaction des OSS 117 (Hubert Bonnisseur de la Bath : Furia à Bahia, Atout cœur à Tokyo) ; Boileau et Narcejac fournissent, eux, nombre de scénarios à Hitchcock – c’est dire si leurs suspens sont impeccables, tandis que Sébastien Japrisot étonne les aficionados criminels avec ses titres à rallonge et ses intrigues sophistiquées : La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil, entre autres. Pendant ce temps, Auguste le Breton (Razzia sur la schnouff), José Giovanni Albert Simonin et Ange Bastiani familiarisent toute la société française avec l’argot spécifique du Milieu, des escarpes et des affranchis : Grisbi or not grisbi !
La dimension parodique a d’ailleurs pris une place énorme dans la Série Noire d’après-guerre, et l’influence sarcastique du journaliste et dramaturge Charles Exbrayat et de son Imogène y est pour beaucoup ; les titres de la série Fleuve noir méritent à eux seuls la palme du saugrenu tarabiscoté, sauce piquante : Abracadavra de Peter Lovesey, A ne pas tuer avec des pincettes de Michael Underwood, C’est veuve et ça ne sait pas de Reginald Hill ou encore La petite écuyère a cafté et Pas de kaddish pour Sylberstein de Konop, calqué sur l’inusable Pas d’orchidée pour Miss Blandish. Le roman criminel s’auto-pastiche, car l’époque est à la dérision, au cynisme, à la désinvolture généralisée ; on n’ose pas encore dire qu’on est « cool » (ou qu’on veut l’être !) mais les détectives nonchalants et tombeurs de filles sont partout, même si, guerre froide oblige, les héros sériels de l’espionnage galopant , type Malko Linge SAS Prince de l’aventure (Gérard de Villiers), restent malgré tout « sérieux », dans la lignée avouée et affirmée du Bond de Ian Fleming ; c’est le temps aussi des films de Lautner dialogués par Audiard, dont les Tontons flingueurs (1963) restent l’indépassable paradigme…La démocratie revenue, la douceur de vivre, l’atmosphère matérialiste et ludique qui caractérise les trente Glorieuses formatent un roman criminel désormais très cigarettes, whisky et petites pépées comme le proclame une chanson célèbre à l’époque, où la jouissance hédoniste et immédiate remplace toute autre considération. Le privé à la Sam Spade ou à la Philip Marlowe triomphe, car c’est un intersigne entre l’institution trop voyante de la police, et le monde interlope des trafiquants et des souteneurs. Comme le souligne plaisamment Somerset Maugham : A la suite des romans de Hammet et Chandler, les imitateurs ont surgi par douzaines [...]. Ils ont été de plus en plus argotiques , au point qu’il faille un glossaire pour comprendre de quoi ils parlent.23 La valse des pseudonymes aux consonances américaines renforce cette évidence : si Léo Malet se fait appeler Franck Harding ou John Silver Lee – nous le rappelions – , c’est par fascination instinctive pour la modernité outre-atlantique – le tout étant de savoir si l’imitation forcenée et l’acclimatation inconditionnelle des poncifs du thriller US relèvent encore de l’héritage, de la passation ou du clonage pur et simple. Ajoutons en conclusion de cette deuxième partie que le cinéma vient s’en mêler, et que la voix rauque de Lauren Bacall et l’aquascutum de Bogard ont énormément contribué à l’adoption sans condition du hard boiled dans le roman criminel français. Comment résister aux Amants de la Nuit de Nicholas Ray, aux Tueurs de la lune de miel, de Leonard Kastle ou à Pendez-moi haut et court de Jacques Tourneur ?
En conclusion, je voudrais ajouter qu’après les grands contempteurs de la société bourgeoise, les Manchette, ADG, Pagan, Alain Demouzon, Jean Vautrin, Jean Amila, Delacorta, Frédéric Fajardie, Hervé Jaouen, Tonino Benacquista ou Jean-Bernard. Pouy, un trio paraît s’imposer en ce tout début de nouveau siècle : peut-être les Leroux, Le Rouge, Leblanc de demain ? Jean-Claude Izzo a séduit le monde criminel par son regard aigu sur Marseille, sa poésie du sordide, son métissage, ses bas-fonds (Solea, Chourmo, Total Khéops), tandis que Serge Brussolo retrouve la veine fantastique, très présente dans le roman français de l’entre-deux guerres, et que Jean-Christophe Grangé dans Les Rivières pourpres et Le Concile de pierre mêle puissamment le chamanisme, le thriller biologique et le récit de vengeance façon Dumas ou Féval, rejoignant presque, dans une ténébreuse théophanie, notre propos initial. Hors norme, hors limite, se dresse Maurice G. Dantec, dont La Sirène rouge et Les Racines du mal ont sidéré le public criminaliste… A suivre ?
Quelques femmes commencent, elles aussi, à faire entendre leur voix singulière dans ce monde noir : Laurence Oriol, Alix de Saint-André, Fred Vargas, Maud Tabachnik, Jeanine Oriano …; inutile d’ajouter que sur ce point un immense fossé sépare la production française du monde anglo-américain, et que nous attendons encore le surgissement de notre Patricia Cornwell à nous !
Pédagogie du devenir et orthopédie de l’être-au-monde, le roman criminel français a su garder les éclats noirs et les générosités utopiques du Mathias Sandorff de Verne, du Monte Cristo de Dumas ; mais il a compris aussi les potentialités formidablement ludiques des arabesques de Poe, ainsi que la pensivité mystérieuse et prenante des récits de Wilkie Collins et de Charles Dickens : de ce riche terreau, de ces souvenirs reconfigurés, il renaît à la fois originel et fidèle, imprimant pour longtemps dans nos cœurs l’image de Rouletabille jetant à la mer le corps maudit de Frédéric Larsan, ou Arsène Lupin s’enfonçant dans la nuit en portant son épouse assassinée, ou le fantôme de l’opéra, Erik, étreignant pour la première fois la chair fragile de Christine Daaé ; ces images sont de tous les temps et de tous les pays, elles viennent d’ailleurs et pourtant renaissent d’elles-mêmes. Éternellement.
Je resterai seul pleurant, moi toi mêlés, toi te pleurant en moi l’homme futur que tu ne seras pas et qui reste sans vie ni joie [...]. Moi qui le sais pour lui porte un terrible secret.24
Isabelle CASTA
IUFM, Amiens
Bibliographie
Casta Isabelle (editor).- La littérature dans les Ombres. Gaston Leroux et les œuvres noires.- Paris-Caen : Lettres modernes-Minard, 2002 ; (« Icosathèque », n°21).
Colin, Jean-Paul.- Le Roman policier archaïque.- Berne : Peter Lang, 1984.
Couegnas Daniel.- Introduction à la paralittérature.- Paris : Seuil, 1992.
Dubois, Jacques.- Le Roman policier ou la modernité.- Paris : Nathan, 1992.
Eisenzweig, Uri.- Le Récit impossible.- Paris : Bourgois, 1986.
Grivel, Charles.- « Observation du roman policier » in Entretien sur la paralittérature, Arnaud, Noël, Lacassin, Francis et Tortel Jean (editor).- Paris : Plon, 1970 ; p. 231-258.
Lacassin, Francis.- Mythologies du roman policier.- Paris : UGE, 1974 ; 2 vol.
Mesplède, Claude (editor).- Dictionnaire des littératures policières.- Nantes : Joseph J., 2003 ; 2 vol.
Narcejac Thomas.- Une Machine à lire : le roman policier.- Paris : Denoël-Gonthier, 1975.
Vareille, Jean-Claude, L’Homme masqué, le justicier et le détective.- Limoges : PUL, 1989.
1 SOUPAULT, Philippe.- « Aux assassins les mains pleines » in Poèmes et poésies (1917-1973).- Paris : Grasset, 1973.
2 GRIVEL, Charles.- « Meurtres au second degré » in « Anthropolis », L’hystérie procédurale, vol. 1, n°1, Paris : Éditions des archives contemporaines, 2002 ; p. 116-125.
3 BENVENUTI, Stefano, RIZZONI, Gianni et LEBRUN, Michel.- Le Roman criminel.- Paris : L’Atalante, 1982.
4 MESSAC, Régis.- Le roman criminel français.- Genève : Slatkine Reprints, 1975.
5 Voir en particulier la monumentale biographie que lui consacre Roger BONNIOT.- Emile Gaboriau ou la naissance du roman policier.- Paris : Vrin, 1985. Nantes ; 1985.
6 COLIN, Jean-Paul.- Le Roman policier archaïque.- Berne : Peter Lang, 1984.
7 NARCEJAC, Thomas.- Une machine à lire : le roman policier.- Paris : Denoël-Gonthier, 1975 ; p.246.
8 MESPLEDE, Claude (editor).- Dictionnaire des littératures policières.- Nantes : Joseph K., 2003 ; vol. 2, p. 493-494.
9 LACASSIN, Francis.- Mythologies du roman policier.- Paris : UGE, 1974 ; t. 2, p. 16.
10 VAREILLE, Jean-Claude.- L’homme masqué, le justicier, le détective.- Limoges : PUL, 1989 ; p. 8.
11 Cité par Francis Lacassin.- Mythologies du roman policier.- op. cit. ; t. 1, p. 109.
12 LEROUX, Gaston.- Le Mystère de la chambre jaune.- Paris : Livre de Poche, 1960 ; p. 95 (« Policier », n° 5470).
13 CONAN DOYLE, Arthur.- Étude en rouge.- Paris : Librairie des Champs Élysées, 1927, rééd. 1997 ; p. 71 (« Le Masque »).
14 LEROUX, Gaston.- Le Mystère de la chambre jaune.- op. cit. ; p. 9.
15 LEROUX, Gaston.- Le Mystère de la chambre jaune.- op. cit. ; p. 317.
16 LEROUX, Gaston.- Le Mystère de la chambre jaune.- op. cit. ; p. 268.
17 Ibid.
18 Frédéric LEFÈBVRE.- « Une heure avec… Gaston Leroux » (interview) in « Les nouvelles littéraires », 2 mai 1925.
19 « Le Petit Niçois », 11 juillet 1920.
20 LACASSIN, Francis.- Mythologies du roman policier.- op.cit.
21 MALET, Léo.- Nestor Burma et le Monstre.- 1987.
22 Ballade de Léo MALET citée par LACASSIN, Francis.- Sous le masque de Léo Malet, Nestor Burma.- Amiens : Encrage, 1991 : p. 57 (« Portaits, n° 4).
23 « Pour ou contre le roman policier », trad. Robert Louis, in « Magazine littéraire », avril 1983.
24 MALLARMÉ, Stéphane, « Tombeau d’Anatole ».